J’ai longtemps vécu sur le quai,
regardant partir les trains
qui semblaient connaître leur destination
bien mieux que moi.
Je portais mes désirs en silence,
comme des lettres jamais envoyées,
avec ton nom caché
entre chaque ligne.
Le monde m’avait appris
à mesurer mes gestes,
à retenir certains mots
au bord de mes lèvres,
à aimer derrière des rideaux fermés.
Puis un matin,
tu as ouvert toutes les fenêtres.
L’air est entré dans la maison,
brusque, froid, magnifique,
renversant les vieux portraits
de celle que je croyais devoir être.
Aujourd’hui, j’ai quarante-trois ans.
Je ne cours plus après la permission
de vivre ma propre histoire.
Je connais le prix des départs,
la fatigue des longues batailles
et la douceur inattendue
d’une femme qui m’attend le soir.
Nous ne sommes pas devenues invincibles.
Il nous arrive encore d’avoir peur,
de perdre le nord,
de parler trop fort
ou de nous enfermer dans le silence.
Mais nous savons revenir.
Un pardon murmuré dans la cuisine,
une main retrouvée sous les draps,
et le monde reprend sa place
autour de nous.
Que les années viennent maintenant.
Qu’elles déposent de l’argent
dans nos cheveux
et des souvenirs sur nos visages.
Je veux les accueillir avec toi,
sans effacer les cicatrices,
sans regretter les anciennes routes
qui m’ont conduite jusqu’ici.
Car je ne suis plus cette femme
immobile sur un quai.
Je suis montée dans le train.
Tu es assise près de moi.
Et pour la première fois,
je ne demande pas
où nous allons.
© Susie Stiles-Wolf