J’attends toujours. Il fait 33°C, et le soleil tape. L’asphalte noir du parking absorbe toute la chaleur. Les voitures passent et repassent, de temps en temps l’une d’elles est colorée. Les autres, chiantes à mourir. Des casse-couilles passent avec la musique à fond ; des chansons horribles, sans goût.
Une gamine semble perdue. Elle sort et ressort du magasin de la station-service en essayant de croiser le regard de quelqu’un. Elle finit bien par capter celui d’un homme immense. Il reste accoudé à sa Mustang verte, protégé du soleil par l’ombre d’un arbre. Plaque d’immatriculation du Wyoming. Il ressemble à un élan, sauf que c’est une vraie mocheté et qu’il ne leur fait pas honneur.
Tout le monde ici a l’air d’un animal. Des truies, des ours, des loups, des écureuils, des rats, des ratons-laveurs, des cochons, des vaches, des aigles… Les Hommes sont des animaux et les animaux sont des Femmes. De la vie, partout. De la transpiration, partout. De la salive, partout. Un chat qui boit de la bière alors qu’il doit reprendre la route avec ses enfants sur la banquette arrière ; un poisson-globe qui s’énerve au téléphone parce qu’il ne peut pas tromper sa femme en toute tranquillité ; une hyène qui glousse et rit à tue-tête à cause d’un zouave qui passe sur la petite télé au niveau de la caisse ; un serpent qui guette un moment d’inattention pour voler le sac à main d’une vieille loutre. Et puis la gamine, petite souris ou bébé opossum, je ne sais pas. Face à l’élan, elle semble minuscule en tout cas.
Il lui ouvre la portière de sa bagnole. Elle ne bouge pas, elle doit bien savoir qu’il ne faut pas monter dans la voiture d’un inconnu. Mais elle ne part pas pour autant, elle ne partira pas tant qu’elle n’aura pas retrouvé ce qu’elle a perdu. Personne ne prête attention à cette scène bizarre, sorte de kidnapping en cours, alors je m’y résigne. Il me faut traverser l’entièreté du parking pour les atteindre tous les deux. Sur le chemin : des couples qui s’engueulent, des seniors qui pique-niquent, des enfants qui jouent aux Littlest Pet Shop, des vagabonds seuls qui fument et boivent des sodas. Je pense aux bières qui m’attendent quelque part.
La petite fille n’a toujours pas bougé, et je la touche gentiment à l’épaule. L’élan ne dit rien, il continue de tirer sur sa clope. Je la ramène à l’intérieur du magasin et la place sous la protection du caissier, pour qu’il passe une annonce sonore à l’intention de ses parents. Je ressors seule pour me remettre à ma place, dehors, près du panneau d’affichage avec des photos de personnes disparues.
Et j’attends toujours. Mais maintenant, l’élan me regarde depuis l’autre bout du parking. Je lui fais signe d’approcher, mais il refuse. Ça me vexe, mais je me contente de hausser les épaules. Il remonte dans sa Mustang et démarre. Quelques instants plus tard, il s’arrête à mon niveau et se penche pour m’ouvrir la portière du côté passager. J’empoigne mes sacs de voyage et les largue à l’intérieur avant de m’engouffrer dans cette cage avec lui. Il est encore plus louche de près, assis de cette manière. Trop grand, presque contorsionné, avec des mains gigantesques. Le regard louche de ceux qui ne savent plus où aller.
« Destination ?
- Là où tu veux m’emmener. »
-
Author:
noahguernot (
Offline) - Published: August 31st, 2026 06:15
- Category: Unclassified
- Views: 2
- In collections: La Cabane du Chasseur, The Hunter's Cabin.

Offline)
Comments1
A most intriguing tale woven in animals for people a surreal feel. Nicely done
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