Giulia, son truc, c’était de voler les dentiers de ses patients. Elle travaillait dans une maison de retraite, le genre de boulot où on se sent utile. Elle a une âme correcte et assez fonctionnelle : elle obéit à l’impératif humain suprême, qui est de s’occuper d’autrui. Mais oui, sinon, son kiff à elle c’était les dents. Elle préférait les vraies, mais c’était pas trop possible non plus. De un, parce que c’est compliqué à obtenir, et de deux, si jamais quelqu’un fouillait son appart’ ça aurait été moins glauque de découvrir des fausses. Elle a jamais trop assumé cette passion-là. Je crois même qu’elle faisait fréquemment des cauchemars où son mec découvrait son « trésor ». Quoi ? Le « trésor ». C’est une sorte d’énorme caisse à plusieurs casettes, dans chacune d’elles Giulia a mis de grands chiffons remplis de dents. Des petites dents d’enfants (les siennes, et je lui ai donné quelques unes des miennes comme cadeau d’anniversaire), des grosses dents d’adultes, des dents d’animaux (chèvres, vaches, chiens, et allez savoir comment mais elle a réussi à avoir celle d’un sanglier) et des fausses dents prises sur les dentiers qu’elle chipait. Elle gardait la caisse cachée dans un pan de son étagère, sous une planche. Bien à l’abri des mains baladeuses comme celles de certaines personnes qu’elle et moi on connaît bien. Si tu lis ça, Charlotte, casse-toi.
On a tous un truc bizarre. Je rectifie : presque tous. Il y a bien des gens chiants à mourir qui ne font jamais rien de louche. Certains de ces « trucs » sont dangereux s’ils sont trop intenses, mais même la passion de Giulia (ce « petit attrait » comme elle l’appelle) n’a jamais fait de mal à personne. Personne n’en souffre. A part les seniors, je veux dire ; mais de toute façon la maison de retraite les fournit gratuitement donc ils ne perdent pas grand-chose non plus. A harmless passion. Rien de vraiment grave. Et pourtant, elle en avait sacrément honte. Quand elle m’a tout raconté, ça m’a juste fait rire. Elle a cru que je me moquais, et elle a même failli pleurer, la pauvre. Elle me l’a confié avec tellement de prudence et de doute que j’ai sincèrement pensé qu’elle allait m’avouer qu’elle avait tué quelqu’un. Tout ça pour me parler des dents.
Des dents. Quand on y pense, il faut l’avouer hein, c’est peu commun d’être obsédée par ça. C’est ce que j’ai pensé quand elle me l’a raconté, puis je me suis rappelée que quand j’étais petite, j’inspectais et je touchais très souvent mes canines. Sans raison particulière autre que je les trouvais vraiment belles. Puis un jour elles ont jauni. Et j’ai compris. « Et bah, c’est original. Tu me la montres, ta collection ? ». Elle est restée bouche bée quelques secondes, puis elle m’a frappé sans trop de force à l’épaule pour vérifier si je me foutais d’elle. Elle me les a montrées, ses dents, et elle m’a expliqué d’où venait chacune d’entre elles (enfin presque toutes, c’est juste une hyperbole. Il devait y en avoir une bonne centaine, vraiment). Elle en a parlées comme je parle moi-même de mon ultrafixation quand on m’en donne l’occasion : avec intérêt, beaucoup de connaissances, et le regard douloureux d’une personne qui sait que quelque chose cloche dans son cerveau. Peu importe, on a toutes nos particularités.
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Author:
noahguernot (
Offline) - Published: August 9th, 2026 11:05
- Category: Short story
- Views: 1
- In collections: La Cabane du Chasseur, The Hunter's Cabin.

Offline)
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